Père Pastor, raconte nous un mensonge…

Posté par gramier le 6 juillet 2011

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Jouissif. L’affaire de frais de bouche délictueux au Sénat est assez croustillante pour que l’on en fasse le savoureux écho.

Le sénateur Jean-Marc Pastor, questeur du Sénat – un des trois élus désignés par leurs pairs, pour gérer, aux plus près des intérêts de la République, les 360 millions d’euros de frais de fonctionnement de la vénérable Institution – nous a donné une belle démonstration de gourmandise coupable, comme on les aime.

Ce qui nous vient tout d’abord à l’esprit, c’est vraiment l’image d’Epinal du garçonnet replet et courtaud, hissé sur la pointe de ses pieds plats, perché sur un tabouret en équilibre instable, pris en flagrant délit de goinfrerie intempestive, le doigt dans le pot de confiture, les commissures poisseuses, les lèvres laquées par le fructose, les joues toutes mâchurées de la divine gelée de fruits que bonne Maman a confectionnée avec patience et amour et dont il souille, de ses doigts boudinés, l’harmonie glacée du fruit, magnifié en son essence, qui régnait sous la fine couche de paraffine. Et le même enfant, confus et contrarié de s’être fait ainsi découvrir en état de péché véniel, de nier en bloc l’évidence même, invoquant avec une mauvaise foi éhontée, une permission imaginaire de cette même bonne Maman, sachant celle-ci assez faible et aimante pour accréditer, lors des interrogatoires d’usage, la thèse mystificatrice de ce rejeton poupin et littéralement obsédé par tout ce qui lui permet de repaître son insatiable appétit d’enfant gros.

Mais cette image passe assez vite, pour laisser place à celle de la corruption.

Cela dit, respectueux qu’il faut être, comme, en l’occurrence, nous le sommes, de la présomption d’innocence, nous choisissons de filer la métaphore pour essayer d’imaginer ce qui poussa le fieffé sénateur à ainsi prêter le flanc à la critique concernant l’utilisation très personnelle qu’il fit des deniers publiques – entendez par là, de l’enveloppe d’une bonne dizaine de milliers d’euros annuellement allouée auxdits questeurs en raison des frais de représentation conséquents que leur position élevée leur impose. L’objet de la controverse : deux repas, d’un peu plus d’un millier d’euros chacun, rassemblant une trentaine puis une cinquantaine de joyeux convives, furent remboursés par la République. Frais de représention dans le cadre de sa mission de questeur ? En plein Tarn et Garonne natal… insolite. Mais qu’importe, ces repas auraient été donnés, puis, leurs factures, avancées puis passées en note de frais avec force justificatifs par l’hôte généreux et soucieux de faire découvrir l’attention qu’un sénateur porte à ces concitoyens. Après remboursement, le site Mediapart, atteint d’une envie malsaine de fouiller les poubelles républicaines, eut un vent délateur du fait que le restaurant dans lequel ces réunions de gouailleurs et fines-gueules avaient eu onéreusement lieu, n’était autre que celui que gère la propre fille de notre gastronome, établissement dans lequel, celui-là aurait des parts. Ce qui naturellement pousse à la suspicion d’un petit arrangement familial en embuscade fleurant bon le « border » et le « limite-limite ».

Ayant ouï ce que le journal lui reprochait, le facétieux glouton, a cherché à couper l’herbe sous le pied de ses détracteurs en leur opposant un communiqué sans appel et en bonne et due forme du Grand Prince de la Table, du Grand Duc de la Sauce, du Gargantua de la Chambre Haute, de l’Outremangeur du Luxembourg, du Grand Gousier du Palais, de Docteur Civet à la Sainte Bernarde en croûte mignardée aux morilles, de Maître Jarret de Porc à la Crème Gourmandine sauce Gros Lard, l’intouchable, l’indétrônable, l’immuable, l’importable, l’immarcescible Gérard Larcher, Président du Sénat, deuxième personnage de l’Etat et potentiel président par intérim en cas de défection de celui élu par le peuple.

La réplique était imparable. L’homme avait la bénédiction de qui de droit, il n’y avait plus qu’à fermer le ban après avoir fait toutefois amende honorable et reconnu honnêtement que si l’on peut douter de tout, une chose est indubitable entre toutes, une seule : le droit inaliénable du sénateur à faire bombance et à profiter sans retenue du grand banquet auquel la République l’a convié dans sa grande bienfaisance. Nous touchons là à l’essence même du sénateur, celle de ronchier dans une gastrolâtrie débridée, de ripailler, de se faire Lucullus. Qui l’en empêche remet en cause des siècles de profit légal et nécessaire au bon fonctionnement des Institutions, à la pérennité même de la France.

Or, bien mal l’en prit. Il se trouve que le communiqué envoyé à l’AFP a attiré l’attention directement. Normalement, émanent du bureau-saloir du Président Larcher, on s’attendait à devoir lire au travers des multiples taches de gras et de sauce maculant le feuillet. Mais, à l’étonnement de tous, celui transmis était propre ! Pas de trace de miette de chocolat fondu. Confondant ! Après vérification auprès des services du bon Gérard « Dagobert » Larcher, place n’était plus faite au doute : notre vorace élu avait émis un faux. Stupéfaction ! Eh oui ! C’est le sentiment qui nous prend en premier.

Pourtant rapidement, on comprend que, derrière cette réaction répréhensible et délictueuse de faux et usage de faux, se cache quelque chose de beaucoup plus grand et noble que nous appellerons le « réflexe de la Raison d’Etat ». La goinfrerie sénatoriale est un des fondements de notre démocratie. Qu’un questeur, en plus de ses sept milles euros par mois, ait droit à ses presque six milles petits euros, s’ajoutant à l’indemnité mensuelle, et à son enveloppe de onze mille euros de frais de représentation à l’année, c’est ce qui est essentiel. On comprend qu’aux yeux d’une Justice ou d’une morale aveugles, cela puisse éventuellement sembler légèrement plus que ce que dicterait la nécessité, mais n’oublions pas qu’un sénateur a comme mission supérieure celle de perpétuer un art de vivre en passe de disparaître à l’heure des nouvelles technologies, de la mondialisation et des la rigueur budgétaire. En somme, c’est pour ses confrères en pâté croûte et autres nobles briffauds que Jean-Marc Pastor a fait cela. D’ailleurs, comme le rappelle le Monde d’aujourd’hui « Les notes de frais de Jean-Marc Pastor empoisonnent l’atmosphère au Sénat » car tout cela revient à révéler à une société qui n’est pas encore assez mûre pour comprendre la vérité brute, le sésame de l’éternelle Confrérie de la Fine Bouche et de la Friandise.

L’histoire nous dira la tournure que prendront les événements. Le dilemme cornélien commence à poindre : sacrifieront-ils, comme semble avoir décidé de le faire le mafflu Président, notre embabouineur imprudent sur l’autel de cette Tradition de celebratio ad libitum qui nous permet, à nous citoyens, et sans qu’on le voit toujours, de profiter, indirectement, de l’entière Sagesse gastrique de nos Pairs, de façon aussi occulte qu’essentielle à notre Patrie, ou bien primera la Solidarité qui fonde la Fraternité sénatoriale elle-même ? Affaire à suivre.

Mais franchement, à coup d’argumentus ad judicium aux relents nauséabonds de démocratie avariée et populiste, n’est ce pas le savoir-vivre que l’on tue ? Santé !

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