Pour un débat anti-démocratique…

Posté par gramier le 25 mai 2011

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Comment exprimer mon émoi politico-ontologique?

Ma référence philosophique tout d’abord : « Dialogues avec Paul VI » de Jean Guiton. Cela permettra, au moins à ceux qui l’ont lu – aussi peu nombreux soient-ils – de comprendre plus rapidement de quoi ce papier retourne.

Ce soir, la fringale politique me prends. Je veux savoir, je veux des augures, je veux me sentir empreint de politique. La succession de DSK m’a mis en appétit. Je regarde « Le Grand Journal » je reste tout naturellement sur ma faim. Je passe sur « Dimanche + », toujours en streaming, j’y trouve un Delanoë calme, sage mais creux et lisse. Errant sur Twitter, je lis des échos de « Ce soir ou jamais » par Taddéï sur France 3. Il semblerait que les invités n’aient pas été tendre avec Hollande. C’est ému et tremblant d’excitation que je me rue littéralement sur le site de l’émission pour la en prendre connaissance.

Invités : Henri Guaino, conseiller spécial de l’Elysée et Emmanuel Todd, le réputé penseur, pour faire large. Diverses et multiples sont les thématiques. Todd semble plein de morgue, Guaino, sourire en coin comme à son habitude, riche en références savoureuses aussi bien historiques que philosophiques. Je suis de droite partiale, cette impression ne m’étonne en rien de moi-même.

Le « débat », puisque c’est ainsi que le présentateur intitule l’entretien, en arrive à un des chevaux de bataille du chercheur Todd : le Protectionnisme. Il y a deux points de vue, sur cette question, a priori radicalement différents chez les deux hommes qui, malgré les apparences, semblent se connaître fort bien et ce depuis longtemps – le cercle de réflexion Marc Bloch ou autre, je ne sais plus, les ayant réuni dans leur jeunesse. Tout les oppose.

Je pourlèche déjà de mon cerveau ramolli les babines de mon esprit. Todd expose clairement sa pensée : « une idée forte » dit-il. Il est clair que l’exposition qu’il fait du protectionnisme est limpide tout en restant complexe et sujette à approfondissement, mais ce n’est pas le lieu ni l’endroit, nous sommes à la télévision et c’est le temps médiatique qui rythme l’échange.

Je réfléchis un instant et me rappelle le nombre de fois où, vivant pour quelques mois au Mexique, j’entrevois l’infamie du dumping salarial, qui pousse aux délocalisations, appauvrissant l’Europe pour enrichir les actionnaires des grandes entreprises et les rares privilégiés de ces pays qui se développent sans pour autant faire le bonheur des ouvriers exploités sur place. Je me rappelle ces réflexions que je me fais en comparant nos systèmes sociaux et ceux de ces pays « à bas coûts salariaux » et au « bas coût de la vie humaine », cynisme déroutant, qui sont prêts à laisser mourir, au XXIème siècle, leurs citoyens, par impuissance et par conservatisme, par amour du lucre et du gain, par culte social du consumérisme, par dévotion à la réussite sociale soit disant égalitaire… comme si les gens naissaient égaux devant la vie ! Je me dis donc, voilà une idée à développer. Le Protectionnisme européen, le protectionnisme au sein d’espaces économiques tels que l’Europe – une nation s’étoufferait en s’y engageant toute seule aujourd’hui – pourquoi pas, je n’y avais jamais réellement réfléchi. Réguler les marchés financiers oui, mais le Protectionnisme, les frontières… Sans parler de moralisation, avec de simples règles. Peut-être ai-je tort, peut-être que Todd est un Tarik Ramadan de la macro-économie, mais son idée ne semble en rien marxiste, totalitaire, elle semble plutôt libérale, en adéquation avec les évidentes règles de la concurrence commerciale, mais avec des règles « physiquement » établies. Contre la dérégulation mais matériellement et pas seulement intellectuellement, ma foi…

Guaino, son contradicteur, rôle imposé par le terme « débat », se lance dans un éloge du libre-échange… Pas si simple. Après moult circonvolutions, rappels historiques remontant à la gigantomachie, le secrétaire particulier de Sarkozy tente, désespérément et de manière fort piètre, de démontrer… la même chose que Todd mais avec fébrilité et complication, et donc inutilement. Tout cela est sur la forme très proche du discours politique. Il tente d’esquiver longuement puis est acculé à sentencier sa vision et alors, le but n’est plus la recherche de la vérité, sinon, la volonté sans faille de coller à son personnage : le contradicteur, l’homme intrinsèquement en désaccord avec Todd.

Au final, l’idée forte, qui est censée être son fonds de commerce, en tant que plume présidentielle, l’idée brillante sur laquelle il eut été possible de construire un merveilleux « dialogue » et non plus débat, est méprisée et mise sous cape, sacrifiée sur l’autel de la contradiction inhérente et essentielle à tout « débat ».

Débattre, c’est se mettre préalablement dans la posture de combat et d’orgueil. Débattre c’est détruire les propos de l’autre, c’est la sublimation de la guerre par les mots, aussi feutrés et mouchetés soient-ils. Rien de bon pour la société ne peut sortir du « débat ». En revanche, l’institution du « dialogue », tel que Guiton le définit dans ses entretiens supposés avec le second Pape du Concile Vatican II, est un chemin que auquel nous devrions penser beaucoup plus souvent. Le débat impose la contradictoire, seyant aux tribunaux, d’accord, mais à la politique? Tout débat demande une posture d’« à son corps défendant », souvent malhonnête et intellectuellement terroriste ou veule. Cela nous amène à entendre nos hommes politiques, au sens large, déblatérer pour nous laisser, enfin, dans l’ignorance, pour mieux nous endormir ???

Je ne suis pas populiste, mais souvent, il y a quelque chose de cynique dans l’organisation médiatique, narcissique et auto-satisfaite de « débats » qui montrent ces têtes pensantes camper sur leurs positions du début à la fin.

Entendre un débatteur dire un jour « Mais vous n’avez pas tort, Madame, vous avez même raison, Monsieur, je n’y avais pas pensé ! Alors, comment faisons-nous ? Comment pensons-nous la suite ? Quelles perspectives ? » Ne serait-ce pas non plus la tradition socratique ? De la réflexion en directe ! Le débat est un vernis démocratique, opiacé démagogique, la défaite du politique face au temps médiatique, ou plutôt, exploitation lucide de ce temps médiatique pour mieux berner à coup de formules, d’imprécations et de pinailleries grotesques.

La politique n’est pas la philosophie mais qu’attendre des « grands débats nationaux » si ce ne sont frustrations et opinions infondées ? Je me le demande. J’ai ma réponse : rien. Une société du « débat » c’est une société des luttes errantes, des passions destructrices, de l’inhibition, des extrémismes et de ressentiment. A contrario, une société du « dialogue » est une société de l’écoute de l’autre et de l’attention à la Raison éclairante, une société qui ne subit pas mais qui se construit.

Je remercie les personnes comme Emmanuel Todd, dénonce ceux que représente Henri Guaino, et en appelle à la responsabilité des cadres de France Télévision s’ils veulent réellement faire du service public un instrument démocratique.

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